Les Cinq Livres des Mystères + L'Heptarchie Mystique

L’ouvrage que nous vous proposons contient Les Cinq Livres des Mystères et l’Heptarchia Mystica, rédigés par le Docteur John Dee sous la dictée de son médium Edward Kelly, c’est-à-dire la traduction complète des manuscrits Sloane 3188 et 3191 conservés à la British Library, Les Cinq Livres des Mystères ont été écrits entre le 22 décembre 1581 et 23 mai 1583, et l’Heptarchia Mystica (L’Heptarchie Mystique, ou hiérarchie angélique basée sur le chiffre 7) constitue un résumé reprenant les Cinq Livres, tout en donnant quelques éclaircissements sur ceux-ci.

On peut lire Les Cinq Livres des Mystères de deux manières : soit comme un récit ésotérique, apportant des informations sur les mondes angéliques et la façon d’accéder au pouvoir de créatures spirituelles omniscientes, ou bien comme un conte fantastique qui pourrait faire l’objet d’un film à grand spectacle. Ici, la terre tremble, le tonnerre gronde, les éléments sont déchaînés, et les créatures spirituelles sont parfois charmantes, terrifiantes, moqueuses ou horrifiques. Elles s’élèvent dans les cieux ou chutent dans des gouffres sans fond. Et certaines scènes sont tout simplement surréalistes, ou nous renverraient aux tableaux de Jérôme Bosch.

On y trouvera un aspect historique au sujet des préoccupations de la Cour d’Angleterre au sujet de l’adoption du calendrier grégorien ou de la conquête des Amériques, mais c’est aussi et surtout la découverte du langage angélique, ou adamique (qui sera qualifié d’énochien ou d’énochéen bien plus tard). Kelly livrera un nombre impressionnant de pages (généralement écrites en caractères latins) qui feront face à une totale incompréhension lors des temps qui suivirent. Certains chercheront à faire passer ce langage pour un charabia sans queue ni tête, et son inventeur pour un faussaire. Pourtant ce langage est fascinant, car il provient d’un mythe. Il serait antérieur la chute de Babel, en ces temps protohistoriques où l’ensemble de l’humanité aurait parlé la même langue. Cette même langue qu’Adam parlait au Paradis.

Alphabet énochien

Fig. 1. L’alphabet énochien tel que présenté dans le Cinquième Livre des Mystères.

 

Ce langage nous renvoie aux thèmes de la chute et de la descente dans la bassesse de la matérialité et de la Terre, par conséquent à l’altérité, et donc à l’iniquité. Mais si l’homme est sujet au bien et au mal, les anges ne sont pas exempts de souillures. L’un d’eux confessera, dans cet ouvrage, qu’il ne faut pas le confondre avec son mauvais aspect, car les anges auraient le temps de se repentir. Il faut alors considérer que l’iniquité existe aussi chez les « bons » anges.

Il convient d’en séparer la parole et l’écriture. Dee signalera à plusieurs reprises ses difficultés dans l’expression verbale des lettres. Il annotera abondamment les 89 versets contenus dans la cinquième partie des Cinq Livres, et qui composeront une partie du Liber Enoch¹, ou Liber Sextus et Sanctus (Le Sixième et Saint Livre), en indiquant la prononciation précise. Cependant il faut prendre le texte avec précaution. La translittération de l’adamique ne fonctionne que si on possède la parfaite connaissance dudit langage.

Depuis la fin du moyen-âge, des caractères exotiques similaires à l’énochien sont entrevus chez d’autres auteurs connus de Dee (et peut-être de Kelly), qui décrivent dans leurs ouvrages des alphabets « chaldaïques » très similaires à l’écriture adamique.

À la fin du xve siècle, Jean Trithème écrit des ouvrages qui seront qualifiés de « diableries » et qui le feront traiter de nécromant. Si sa Steganographia (1499) est un des tout premiers livres sur la cryptographie), le troisième livre de cet ouvrage et un autre livre intitulé Polygraphia² semblaient tournés vers la magie et la théurgie (ce n’était pas le cas, car il s’agit encore une fois d’un exercice cryptographique dont le contenu profane a été découvert récemment). Il y décrit un nombre important d’alphabets, dont le plus marquant est sans doute l’alphabet « thébain ».

Alphabet Thébain

Fig. 2. Présentation de l’alphabet Thébain dans le Polygraphia de Jean Trithème.

 

Celui-ci ressemble fort à un alphabet copte, lequel alphabet est dérivé du démotique³. Il est vraisemblable que des textes égyptiens aient pu parvenir jusqu’à lui après la Reconquista et la découverte des 80 000 livres de la bibliothèque de l’université de Cordoue en 1236. On sait, grâce à une correspondance avec Sir William Cecil, que John Dee a eu accès à ces ouvrages et qu’il s’en inspirera pour son ouvrage intitulé « La monade hiéroglyphique ».

Heinrich Cornelius Agrippa, dans le Troisième Livre de l’ouvrage De Occulta Philosophia (1513) décrit un alphabet ésotérique de 22 caractères qu’il appellera Transitus Fluvii (la Traversée du Fleuve), dérivé de l’alphabet hébreu. Cet alphabet sera reproduit dans le Peculium Abræ. Grammatica hebraea una cum latino de Abraham de Balmis (Venise, 1523), ainsi que sous une forme esthétisante dans le Champ Fleury de Geoffroy Tory (Paris, 1529), sous le nom de « Lettres Caldaïques ».

Alphabet Traversée du Fleuve - Passing the River

Fig. 3. Heinrich Cornelius Agrippa – Extrait de De Occulta Philosophia. Alphabet intitulé Traversée du Fleuve.

 

En 1530, dans son ouvrage Voarchadumia contra Alchimiam (La Voarchadumie contre l’Alchimie) Giovanni Agostino Panteo présente trois alphabets : l’alphabet hébraïque, le Transitus Fluvii d’Agrippa et un alphabet original qu’il attribue à Enoch, et qui préfigure l’alphabet énochien (langage angélique) que John Dee décrira vers 1583.⁴ On décèle dans cet alphabet « énochien » des caractères proches de l’hébreu, du grec et du thébain de Trithème ainsi que du Transitus Fluvii d’Agrippa. Panteo déclare que,alors que l’alphabet hébreu était confié à Moïse et à l’énochien à Enoch, le Transitus Fluvii a été confié à Abraham.

Panteo. Voarchadumia Contra Alchimiam, Alphabet Enoch

Fig. 4. Giovanni Agostino Panteo Extrait de Voarchadumia Contra Alchimiam.
Alphabet intitulé « Enoch ».

 

Le fameux typographe Giovanni Battista Palatino, dans son ouvrage intitulé Libro nuovo d’imparare a scrivere (Nouveau livre pour apprendre à écrire, Rome, 1540) décrit, parmi la pléthore de caractères utilisés et d’alphabets représentés, un alphabet qui attire l’attention : son titre est Alphab. Caldaïcum Antiquum, ou alphabet chaldaïque antique. Les similitudes de certains caractères avec l’énochien de Dee et Kelly sont frappantes, bien que la correspondance des caractères latins soit différente.

Alphablet chaldaïque antique

Fig.5. Alphablet chaldaïque antique. Extrait de Libro nuovo d’imparare a scrivere.
Giovambattista Palatino, Rome 1540.

 

Mais le propos ne se trouve pas dans le fait de savoir si l’un de ces alphabets est « véritable », et si les autres sont faux ou erronés. Là où les autres alphabets ne décrivent que des concepts, ou sont des altérations d’alphabets existants, l’alphabet énochien est indissociable de sa prononciation. C’est avant tout une langue « barbare » et articulée. Qu’on la décrive comme « construite » ou « synthétique », c’est-à-dire une invention humaine à l’instar de l’espéranto, ou comme un langage « révélé » n’a pas vraiment d’importance. Son existence se suffit à elle-même.

Dans Les Cinq Livres des Mystères, le Docteur John Dee et son médium Edward Kelly décrivent leurs rencontres avec des créatures spirituelles, et L’Heptarchie Mystique résume et met en forme le texte précédent. Y sont décrits des Anges (Rois, Princes et Nobles Ministres) qui régissent la Terre, ses éléments, la Vie, la Mort ainsi que la noblesse qui gouverne les états.

Il subsiste cependant quelques interrogations, et celles-ci sont sans doute dues à la perception que nous avons communément à propos de cette époque. Le xve siècle anglais est une période charnière, une transition où l’influence des penseurs du moyen-âge et de l’antiquité est encore très présente. L’église est omniprésente, et la chasse aux sorciers, magiciens et marginaux de la pensée fait encore de nombreuses victimes. Le Docteur Dee a vécu un procès pour avoir fait les horoscopes de la Reine Marie Stuart et de la future Reine Élisabeth Tudor. Et malgré son influence à la cour royale et la prudence dont fait preuve John Dee, les gens ne parlent pas de lui en bien. On se méfie de ses expériences, on le traite de sorcier. Sa rencontre avec Edward Kelly n’arrangera pas les choses, car ils se souviennent que Le Duc de Lancastre lui a fait couper les oreilles après une affaire de contrefaçon ; on le moquera jusque dans la demeure de Dee.

Et tout au long de l’ouvrage, on sera en droit de se demander si Kelly abuse de la crédulité de Dee. Mais il n’est pas qu’un narrateur ; il est celui qui montre et Dee a vu dans le cristal de nombreuses scènes qu’il décrira.

On se rendra aussi compte des différences entre les deux hommes. Dee est le Conseiller personnel en sciences, astrologie et navigation de la Reine Élizabeth Ire. Il est fils de courtisan, Baronet, et il côtoie les esprits les plus brillants et les princes les plus puissants de son époque. Edward Kelly, clerc de notaire sulfureux, fils d’apothicaire, dispose de talents multiples et cachés : sans le sou, vivant d’auberge en auberge, se livrant à de petits trafics, tout en se prétendant médium et chercheur de trésor. Et si John Dee, qui est un produit de la Cour d’Angleterre, se complaît dans un discours alambiqué et souvent pédant, la prose de Kelly est directe, enfiévrée, et s’il était un affabulateur, on peut dire que son imagination n’avait pas de limites.

 

  1. Le contenu du Liber Enoch aussi appelé Loagæth n’a, jusqu’ici, jamais été traduit, et l’usage des tables de 49 par 49 caractères reste un mystère.
  2. Clavis Polygraphae Ioannis Trithemii Abbatis diui Iacobi Herbipolensis, quondam Spanheimensis, ordinis sancti Benedicti, oberuantiæ Bursfeldensium patrum & Polygraphiae Libri Sex, Ioannis Trithemii Abbatis Peapolitani, Qvondam Spanheimensis, Ad Maximilianvm Caesarem. Ioannes Trithemius. Haselberg, 1518. 
  3. Le démotique est une écriture égyptienne cursive simplifiée du hiératique.
  4. Un exemplaire de la Voarchadumia Contra Alchimiam de Panteo, annoté par Dee en 1559, est conservé en la British Library.